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Joseph Moingt, l’appel pressant d’un théologien

en septembre 2012.faire_bouger_leglise

Depuis le succès de son dernier ouvrage, « Croire quand même », ce jésuite de 96 ans est invité à travers la France pour répondre à ceux qui s’inquiètent de l’avenir de l’Église. « Restez », leur dit-il.

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joseph.0.moingtToutes proportions gardées, le phénomène de librairie autour du dernier livre de Joseph Moingt ressemble à celui qui a suivi le fameux Indignez-vous ! de Stéphane Hessel. Dans les deux cas, il s’agit d’un vieux monsieur qui n’a plus rien à craindre ni à prouver et qui peut se permettre, avec la légitimité que confèrent des décennies de travail et d’engagement courageux, de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Toutefois, ce n’est pas tant « Indignez-vous ! » que « Restez ! », que ce jésuite de 96 ans souhaite dire à ses lecteurs, parfois tentés de quitter l’Église.

Croire quand même, paru fin 2010 (1), a été vendu à plus de 8 000 exemplaires et une seconde édition est en cours. « J’ai reçu beaucoup de lettres de remerciements de laïcs et de prêtres, mais curieusement aucun écho de l’épiscopat », s’amuse le P. Moingt en plissant des yeux bleus malicieux. Ces lecteurs « sentent confusément que l’option choisie par Rome d’un retour au passé n’est pas la meilleure façon de préparer l’avenir du christianisme. Après m’avoir lu, ils se disent fortifiés dans leur foi et encouragés à rester dans l’Église. » Depuis un an, Croire quand même suscite également des dizaines de groupes de lecture à travers la France et lui vaut de nombreuses invitations pour des conférences.

En ce samedi, le voici, silhouette menue, à l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer (Côtes-d’Armor) pour une journée grand public. Devant 150 personnes, aux cheveux gris pour la majorité d’entre elles, il commence par retracer son travail de théologien, marqué par les « deux grands chocs » de Vatican II et Mai 68. « Désormais, les théologiens ne s’adresseront plus seulement à de futurs prêtres, mais seront convoqués au milieu des fidèles pour éclairer leurs problèmes », souligne-t-il, avant de livrer son analyse de la crise de l’Église.

Une crise qui, selon lui, est « la plus grave » que le christianisme ait connue depuis deux millénaires, parce qu’il s’agit d’une crise de civilisation. « Notre monde est en passe de rejeter Dieu », résume-t-il, citant Dietrich Bonhoeffer, qui, avant de mourir dans sa prison nazie, percevait le monde « en train de se libérer de l’idée de Dieu » . C’est d’ailleurs avec cette grille de lecture qu’il évoque le « printemps arabe », signe non pas de « la destruction de l’islam, mais de la désagrégation d’un espace social qui avait été cimenté par la loi religieuse » . Car, rappelle le P. Moingt, « la volonté de Dieu est que l’homme se libère de ses entraves, y compris celles posées au nom de Dieu » .

Pédagogie

Le P. Moingt ne se dérobe pas face aux questions posées, car elles sont aussi les siennes. Avec pédagogie, il fait profiter ses interlocuteurs de sa vision historique sur le long terme pour relativiser les tensions actuelles au sein de l’Église. Quelques semaines plus tard, dans sa chambre-bureau de la rue Monsieur, dans le 7e arrondissement de Paris, il prolonge ses réflexions sur l’avenir de l’Église. « J’ai grand peur qu’un nombre croissant de fidèles ne veuillent que des réponses par oui ou par non et ne puissent entrer dans les subtilités théologiques », résume-t-il.

Comment dire l’humanité du Christ s’il est né d’une femme vierge ? Comment expliquer la Trinité ? Comment parler de la Révélation, de l’Incarnation, de la Rédemption si l’on considère que les textes de l’Ancien Testament ne sont que des récits inventés ? Comment prononcer à chaque Eucharistie : « Ceci est mon corps », s’il s’agit d’une métaphore ? Sur quoi fonder le sacerdoce, alors qu’aucun des Apôtres n’a été fait prêtre ou évêque par Jésus ?… Autant de questions complexes qui demandent effectivement des réponses approfondies et qui occupent l’esprit du théologien depuis plus de soixante ans.

C’est à 23 ans, fin 1938, qu’il est entré dans la Compagnie de Jésus. N’ayant pas eu le temps, avant sa mobilisation sous les drapeaux, de terminer ses douze mois de noviciat, il doit refaire une année complète à Laval (Mayenne) dans le vaste noviciat de l’époque. Pendant la guerre, l’apprenti jésuite est prisonnier dans divers « stalags » pour sous-officiers refusant de travailler pour le IIIe Reich. Il réussit à s’évader d’un camp en Souabe, puis est envoyé à Kobierczyn, près de Cracovie, puis dans un autre camp d’où il sera libéré en 1945 par l’armée du général Patton… Mais soudainement, le P. Moingt arrête l’évocation de ces souvenirs : « Je n’ai pas l’habitude de m’étendre sur ma biographie, ça n’intéresse personne », sourit-il avec cette gentillesse amusée qui le caractérise. Avant d’ajouter que, « depuis (son) retour de captivité, il a pour principe de ne pas revenir sur le passé » .

Marqué par Henri de Lubac

Tout juste apprendra-t-on qu’après deux années de philosophie à Villefranche-sur-Saône, puis quatre de théologie à Fourvière, sur la colline lyonnaise où la Compagnie de Jésus avait sa faculté jusqu’en 1974, il a été nommé professeur de théologie. Il est alors envoyé à la Catho de Paris préparer une thèse sur « La Théologie trinitaire chez Tertullien » qu’il soutient, trois ans plus tard, sous la direction du jésuite et futur cardinal Jean Daniélou. « Parmi les jésuites de cette époque, j’ai surtout été marqué par Henri de Lubac qui enseignait à la Catho de Lyon et avec qui j’ai travaillé sur Clément d’Alexandrie », précise-t-il, avant d’ajouter à cette liste de grandes figures les noms de Gaston Fessard, Henri Bouillard, Xavier Léon-Dufour ou Donatien Mollat…

Après une douzaine d’années d’enseignement à Fourvière, le P. Moingt demande à bénéficier d’une année sabbatique dans le Paris soixante-huitard, pour se « mettre au courant des nouveautés en théologie, philosophie et sciences humaines » . Mais la Catho de Paris, qui ouvre en 1969 son Cycle C, une formation pour les laïcs en cours du soir, le charge d’enseigner la christologie. Il l’enseigne également au Centre Sèvres à partir de 1974, ainsi qu’à Chantilly (Oise), ancien lieu de formation de la Compagnie de Jésus. Ce qui lui permet d’affirmer que « tous les jésuites entrés dans la Compagnie après 1960 ainsi que plusieurs évêques actuels » sont passés entre ses mains.

Dans ces mêmes années, le P. Moingt prend la direction de la prestigieuse revue Recherches de science religieuse (RSR) qui a fêté son centenaire en 2010. À partir de 1980, ayant pris sa retraite de la Catho de Paris à 65 ans, le jésuite continue d’enseigner au Centre Sèvres, tout en poursuivant ses recherches théologiques et la publication d’importants ouvrages. « J’en ai un autre en chantier, mais ce ne sera pas un livre grand public », précise-t-il en sachant qu’il n’a pas le temps de vulgariser son travail : « D’autres s’en chargeront après ma mort ! »

« Être homme »

Aujourd’hui, il reste en lien avec les « communautés de base » qu’il a fréquentées, soit dans le cadre du catéchuménat, soit pendant ses expériences paroissiales à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) pendant douze ans, puis à Poissy (Yvelines) et à Sarcelles (Val-d’Oise) respectivement pendant trois ans. Il s’agit de « laïcs fréquentant l’Eucharistie mais ayant besoin de se retrouver hors de leur paroisse pour des partages d’Évangile ou des relectures de vie » ; des laïcs de plus en plus formés qui « ressentent qu’être chrétien n’est pas autre chose que d’être homme, et qui prennent la responsabilité de leur être-chrétien en prenant la responsabilité du destin de l’humanité » .

Car pour Joseph Moingt, ce n’est pas en se focalisant sur l’institution ecclésiale que l’on pourra mener une réforme radicale du catholicisme, mais en revenant à l’Évangile. « Il y a urgence à repenser toute la foi chrétienne pour dire “Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme” dans le langage d’aujourd’hui et en continuité avec la Tradition », répète-t-il en s’appuyant sur son immense culture théologique et biblique pour confirmer que l’Église ne pourra plus s’en sortir avec des réponses dogmatiques et qu’il faut qu’en son sein des théologiens « fassent du neuf sans être menacés d’excommunication » . En ce qui le concerne, sa prudence n’a jamais été motivée par la peur d’une sanction ecclésiale, mais plutôt par le désir d’écrire en accord avec sa foi. Et puis, « à mon âge, on ne risque plus grand-chose ! ».

 

(1) Croire quand même, Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, avec Karim Mahmoud-Vintam et Lucienne Gouguenheim, Éd. Temps Présent, coll. « Semeurs d’avenir », 245 p., 19 € (lire La Croix des 13 et 20 janvier 2011) .

CLAIRE LESEGRETAIN