Edito de Mai 2020

Nos vies bouleversées…

Comment allons-nous construire « l'après » pandémie ?

Tous nos « anciens » (et j'en suis devenu un !) le disent : « Nous n'avons jamais connu cela ! ». En réalité,  plusieurs  ont  vécu  pire...  et  ne  s'en  souviennent  pas  !  Car  les  deux  Guerres  mondiales successives ont été terribles à vivre pour nombre de nos familles. La mémoire collective a conservé le souvenir de la « grippe espagnole » qui, à l'issue du premier conflit mondial, a fait dans notre pays quelque 240 000 morts (quelque 20 millions dans le monde !). Mais nous avons oublié la « grippe de Hong Kong » de 1968 qui, en France, en seulement deux mois, a causé le décès de plus de 30 000 personnes.

Quoi qu'il en soit, il y aura un « avant » et un « après » cette pandémie dont nous ne savons pas quand elle va pouvoir être enrayée. « L'avant », nous le connaissons. C'est celui où, tout en sachant les malheurs du monde, les difficultés de notre société, nous vivions dans une certaine insouciance, sans doute parce que nous étions assez préservés. Par exemple, nous entendions parler de la disparition de millions et de millions d'espèces, du réchauffement climatique, de la fonte des glaces polaires, de la déforestation en Amazonie et au Congo, de la sur-pollution des mégapoles du monde, de l'apparition de nouvelles épidémies comme le virus Ebola en Afrique centrale... Nous savions que cela était grave pour l'avenir de la planète, l'avenir de l'humanité, l'avenir de nos petits-enfants, mais cela restait tout de même assez « abstrait » pour nous.

Or voilà que ce coronavirus COVID-19 dont nous ne savons toujours pas grand-chose, est parvenu à s'introduire dans toutes les sociétés du monde, chez les riches comme chez les pauvres. Invisible, insaisissable, il a réussi en quelque trois mois à contraindre au confinement au moins la moitié de l'humanité, à paralyser les grands systèmes de transport, à mettre en péril les économies nationales. Dans nos pays européens développés et encore riches malgré tout, nous nous en sortons mieux que dans les pays pauvres d'Afrique ou d'Asie, et même beaucoup mieux que les Etats-Unis d'Amérique du Nord si inégalitaires au plan social et de la santé. Néanmoins, nous sommes sérieusement fragilisés. Cela nous renvoie à nos limites, à nos finitudes. Pas plus que les autres nous ne saurions nous croire « tout puissants », capables d'échapper aux grandes catastrophes qui ne cessent jamais de meurtrir l'humanité.Un avertissement salutaire ?

Ce qui nous arrive est une catastrophe. Mais peut-être pouvons-nous accueillir celle-ci comme un avertissement salutaire ? En effet, il y a clairement d'autres périls plus graves que ce coronavirus qui menacent potentiellement l'avenir de l'humanité (et donc, une fois encore, l'avenir de nos petits- enfants !). Ainsi, beaucoup de scientifiques tentent de nous alerter sur les conséquences de la fonte des glaciers. Celle-ci, si elle n'est pas stoppée à temps, pourrait libérer dans l'avenir des virus congelés depuis des millénaires, susceptibles de décimer une grande partie des populations mondiales !

Il y a « l'avant », quand nous pouvions circuler librement, aller à la messe et faire la fête lorsque nous voulions, voir les gens aimés quand nous en avions le désir... Que va pouvoir être « l'après » ? Comment allons-nous contribuer à le construire de manière prometteuse pour nos descendants ? N'avez-vous pas remarqué que, depuis que beaucoup d'industries ont dû cesser ou réduire leur activité, le ciel est devenu plus clair et, surtout, les oiseaux plus nombreux à chanter ? La réduction de la productivité humaine faite de tant de prédations, a redonné de la place, du « mieux vivre » aux autres habitants de la planète et à la nature de manière générale !

« L'après » immédiat a un nom : déconfinement. Pour beaucoup de nos compatriotes, ce mot est désormais synonyme du vocable si riche de « espérance ». Il nous est annoncé pour le courant de ce mois de mai et se fera progressivement. Dans quelles conditions se déroulera-t-il ? Avec ou sans masques ? Avec ou sans tests sérologiques ?... Il y a ce qui nous sera imposé par l'autorité publique, et puis aussi ce que nous choisirons chacun de faire ou de ne pas faire.

« Sobriété heureuse » ?

Déjà ces huit dernières semaines, nous avons été conduits à modifier nos modes de vie. Nous avons appris à faire davantage attention à ce que nous touchions, à tousser ou à éternuer en ayant le souci de protéger les autres contre nos miasmes et postillons, à nous laver beaucoup plus souvent les mains, à moins mettre les mains au visage, à respecter des distances de sécurité sanitaires entre les personnes, à moins toucher et retoucher les fruits et légumes sur les étals des primeurs... En devant réduire nos activités, nous avons aussi réduit nos besoins... et nous nous apercevons que cela, finalement, nous est plutôt profitable, ne serait-ce qu'au plan de nos économies !

La société dans son ensemble a aussi appris à vivre un peu différemment, parce qu'il n'y avait pas d'autre choix. Ainsi l'interdiction légale de circuler sans raison impérative, nous a fait découvrir que toute une partie de nos déplacements, en particulier en voiture individuelle, n'est pas si nécessaire que cela ! Beaucoup ont réalisé concrètement que les nouveaux moyens technologiques permettent de travailler à distance, chez soi, et que nombre de réunions coûteuses à tous les plans, peuvent être remplacées avantageusement par des « visioconférences » ... Moins de dépenses énergétiques, c'est plus de vie pour la planète et pour ses occupants !

Ces  modifications  dans  notre  manière  de  vivre  vont  sans  doute  devenir   des  modifications permanentes. Comme le port d'un masque dans l'espace public va peut-être devenir pour nous, d'ici peu, un accessoire habituel et « normal » ?... Des philosophes ou hommes sages que nous écoutions jusque-là de manière trop distraite, nous parlaient depuis plusieurs années de la nécessité absolue pour notre humanité de choisir « une sobriété heureuse ». Désormais nous serons certainement plus enclins à leur donner raison et à avoir envie de les suivre !

Et notre Eglise catholique ?

L'Eglise catholique, comme toutes les autres grandes réalités du monde, voit sa vie également très bouleversée par le surgissement de cette pandémie. Notre vieux pape François en tient le gouvernail de manière admirable, pasteur clairvoyant et rassurant à la fois, infatigable intercesseur auprès de Dieu par sa prière, homme de la compassion universelle, prophète du « Laudato si » et de « Querida Amazonia ». Pour nous tous une source de joie intérieure et un modèle à suivre ! De même, notre diocèse reste bien conduit par notre administrateur apostolique, Monseigneur Michel Dubost, et par ses   collaborateurs   et   collaboratrices   immédiats.   L'obligation   de   ne   pas   vivre   des   offices communautaires n'a pas arrêté la vie de l'Eglise et des chrétiens, ni la prière, ni l'exercice concret de la charité qui est aussi essentiel que la vie liturgique et sacramentelle. Beaucoup souffrent d'être privés depuis plusieurs semaines de la communion eucharistique, mais chaque fois que nous recevons un frère  en  humanité,  n'oublions pas  que  c'est  le  Christ  Jésus lui-même  que  nous  accueillons.  Et ensemble nous sommes nous aussi le Corps du Christ, même rassemblés « seulement » par la pensée et par la prière individuelle !

Pour l'Eglise également, « l'après » ne sera pas tout à fait comme « l'avant ». Sans doute beaucoup de paroisses – dont notre ensemble paroissial de Cuire – vont se retrouver avec moins de pratiquants réguliers dans leurs assemblées, car les plus âgés vont hésiter à venir à nouveau dans tous les espaces publics dont font partie nos lieux de culte. Des liens risquent de se distendre de manière difficile à retisser, car quand l'habitude de ne plus se voir commence à s'installer, le risque existe qu'on ne fasse pas l'effort, ensuite, de renouer les relations. Il y a, aussi, évidemment, un « choc financier » qui est subi de plein fouet, l'interruption des célébrations entrainant des pertes de revenus très importantes, revenus si essentiels à l'existence de nos communautés instituées...

Mais ce temps si particulier, si inédit, si inattendu qui nous est imposé est aussi le moment s'inventent de nouvelles façons de vivre en chrétien. Des familles font l'expérience de célébrations familiales et découvrent ce que c'est que « faire Eglise domestique ». Des chrétiens qui ne trouvaient pas, auparavant, le temps pour s'arrêter, prier, méditer, lire l'Ecriture, peuvent le trouver enfin et y prennent goût. A Cuire-le-Haut, nous avons fait le choix d'ouvrir l'église Saint Romain toute la journée, comme cela ne s'était pas fait depuis certainement très longtemps, et nous constatons avec joie que beaucoup de Caluirards, nouveaux comme anciens, qui n'y avaient jamais pénétré, la découvrent avec bonheur et peuvent y rencontrer le Seigneur dans l'intimité.

« Tout est grâce », disait la petite Thérèse Martin devenue la grande sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. C'est à dire que tout ce qui advient procède du dynamisme de la Création, et peut être accueilli comme un lieu ou un moment nouveau et spécifique de vivre plus intensément la relation à Dieu et la relation à nos frères. Ne soyons pas des exubérants inconscients et indécents. Ne nions pas les drames et les difficultés. Mais ne soyons pas tristes non plus. Cultivons en nous, en particulier grâce à la prière, à la lecture et à la méditation de l'Evangile, le goût de la vie, la paix et la joie intérieures, la bienveillance et l'espérance.

Pensons surtout à nos petits-enfants et à tous les petits enfants du monde. Transmettons-leur l'amour de la vie quoi qu'il arrive. Donnons-leur envie de sourire à l'avenir. Avec la Grâce de Dieu !

Christian Delorme